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Du 24 février au 1er mars 2025 le temps d'une semaine thématique, le Conservatoire de Lorient a fait une plongée dans le monde des arts numériques. Communément on définit les arts numériques comme une variété de pratiques artistiques qui utilisent la technologie numérique comme partie essentielle du processus de création ou de présentation. Aussi il s'agissait pour nous d'ouvrir une porte en proposant à chacun, élève, enseignant, visiteur, public, de faire un pas vers de nouvelles pratiques, fréquentes dans le domaine de la création artistique contemporaine, mais aussi plus largement de permettre à tous de s'approprier le « numérique », comme un outil vivant, ludique et créatif.
Il est question ici de relater le projet phare de cette semaine des arts numériques : Albédo, qui s'est déroulé dans la salle de la Balise, fabrique artistique et culturelle au cœur du quartier de Kervénanec, voisin du Conservatoire. Imaginée par Antoine Scaviner, enseignant au Conservatoire, cette grande entreprise, à la fois artistique, pédagogique et technique, naviguant entre installation immersive et spectacle vivant, prend sa source dans le concept d'albédo, qui se définit comme la part de rayonnement solaire sur une surface, dépendant de sa couleur et de sa matière.
Entrer dans Albédo, c'est pénétrer dans un univers poétique, propice à la méditation, coupé du monde extérieur. La salle de la Balise est méconnaissable, plongée dans une semi pénombre délicatement colorée. On découvre des bassins en métal remplis d'eau dont le fond est un grand miroir. Une grande toile de tulle suspendue au plafond révèle les reflets mouvants d'une projection vidéo orientée vers un des bassins. Un écran mural diffuse d'autres images conceptuelles dans lesquelles prend vie une multitude de grains de lumière. Une musique atmosphérique de style ambient nous procure rapidement un sentiment de calme et de bien-être. Des transats sont mis à disposition pour profiter pleinement de cette ambiance. Si on s'approche un peu plus, on découvre des éléments naturels rapportés qui accentuent la sensation d'apaisement : de la mousse végétale qui orne les bassins, des rondins et des bûches de bois, une fontaine vaporeuse. On découvre ensuite des cordes tendues, entre les pieds et les bords des bassins, au-dessus des bûches de bois creusées. En les pinçant comme si on jouait de la guitare on s'aperçoit qu'on déclenche des sons, des effets lumineux et des modulations dans les projections vidéos. La même chose se produit si on tape sur les rondins de bois et on devient ainsi le temps d'un instant « interprète » d'Albédo.
La possibilité de pouvoir interagir avec l'installation, en particulier avec le son, de manière individuelle mais aussi collective, est un des principaux attrait de ce projet. D'une part, le visiteur peut manipuler, « pratiquer » l'installation, évoluant entre les états d'acteur et de spectateur. Une fois cette découverte réalisée, il peut ensuite interagir également avec les autres participants, dans une création commune où écouter le son de chacun et trouver sa place au regard des autres devient progressivement l'enjeu. Albédo offre ainsi un espace de découverte et de pratique de la musique en groupe à toutes les personnes, de tout âge, qui acceptent de se lancer. Les visiteurs plus aguerris à la pratique musicale y trouvent aussi leur compte car ils trouvent là une autre manière de jouer, de s'écouter ou de s'exprimer que celle qu'ils pratiquent habituellement avec leur propre instrument.
Autant l'univers proposé par Albédo au visiteur paraît simple, pur et évident, autant le chemin pour en arriver là emprunte de multiples détours, faits de réflexions, d'expérimentations diverses et variées, de longues fiches techniques et finalement de nombreuses heures de mise en œuvre. La tâche est ardue car la pratique des arts numériques et ses différentes applications sont nouvelles pour le Conservatoire et remettent en question nos habitudes de travail. Par exemple, elles interrogent le cadre dans lequel peuvent s'exprimer les compétences spécifiques des enseignants ou plus largement des agents du Conservatoire dans ce domaine, elles questionnent le lien entre « technique » et « artistique », les limites posées habituellement sont plus poreuses et chacun tâtonne pour comprendre quel peut être son rôle dans ce nouvel environnement artistique et pédagogique. Au-delà de ces aspects humains, la question du matériel se pose, la pratique des arts numériques requiert des outils spécifiques dont ne dispose pas forcément le Conservatoire et qu'il faut donc trouver, se faire prêter ou acquérir pour réaliser les projets. Sur place à la Balise, c'est un impressionnant dispositif technique installé sur un côté de la salle qui nous rappelle à quel point la simplicité et la légèreté dégagées par l'installation Albédo sont dépendantes de la qualité du matériel et surtout des compétences des techniciens-artistes Stéphane Brosse et Léo Habif qui accompagnent le projet. Une série de consoles son et lumière, des ordinateurs et des tablettes, des synthétiseurs, des vidéoprojecteurs suspendus, des câbles et des projecteurs très nombreux … Tous ces appareils se fondent dans ce décor immersif.
Au départ, pour Antoine Scaviner le porteur du projet, il y a plusieurs années de travail, ou plus précisément de cheminement. Tout part du phénomène qu'on peut parfois observer dans une pièce sombre : un rai de lumière qui illumine la poussière en suspension. Comment donner vie à ce phénomène physique captivant dans une création artistique qui mêlerait son et lumière ? Petit à petit, les idées viennent et un imaginaire commence à se construire. L'idée de l'eau apparaît, renforçant la création d'un lien avec la nature, cher à Antoine. La partie technique fait également l'objet de recherches. Au début, il y a des rondins avec des capteurs piézoélectriques, capables de transformer une vibration en signal électrique, puis en signal numérique reconnu par un logiciel de MAO (musique assistée par ordinateur). Mais ces capteurs sont fragiles, à force de taper sur les rondins les soudures s'abiment rapidement. Alors il faut chercher le moyen de les faire fonctionner de manière plus durable. Au fil de cette pratique électronique, Antoine découvre que les capteurs sont plus faciles à maîtriser lorsqu'ils sont positionnées sur des cordes pour capter leur vibration : le « guitare-tronc » est né, consistant en 2 cordes tendues sur une bûche de bois creusée, une corde servira à déclencher un son et l'autre à l'arrêter. En parallèle, des essais de projection sont réalisés, les bassins sont conçus avec la complicité d'un animateur du SAJ (service d'accueil de jeunes) qui propose un atelier soudure à des jeunes déscolarisés.
La musique d'Albédo comporte 2 dimensions : une bande-son éthérée qui sert de fil conducteur à l'installation et une série de sons, courts et caractéristiques, qui peuvent être déclenchés par le visiteur-interprète via les différents capteurs. Ces sons ont été fabriqués par Antoine au moyen d'un synthétiseur modulaire, instrument électronique composé de différents modules interconnectés par l'utilisateur qui lui permettent de « sculpter » le son à sa convenance. La bande-son quant à elle comporte plusieurs morceaux. L'un d'entre eux est une gwerz, un récit chanté en breton par Gwendal Le Ruyet, enseignant en chant traditionnel, et accompagné par un osmose, un instrument électronique disposant d'un clavier de type piano innovant permettant de contrôler les paramètres du sons avec un panel de gestes familiers et intuitifs. L'autre morceau composant la bande-son a la particularité d'avoir été créé directement dans l'installation, les jours précédents l'ouverture au public, et donc directement inspiré par l'atmosphère du lieu. Ce morceau utilise la technique de la « synthèse granulaire » dont l'esprit est de fabriquer des sons avec des petits « grains » d'autres sons qui sont mis en boucle, créant ainsi une sorte de nuage de son. La création visuelle, réalisée avec le logiciel Touchdesigner, repose elle aussi sur un concept de « grain » de lumière.
Tout au long de la semaine des arts numériques, Albédo s'est dévoilé à un public nombreux et très diversifié. Plusieurs structures du quartier de Kervénanec ont été accueillies pour des temps de pratique et de médiation : l'école Bois Bissonnet, la crèche Les Korrigans, la Maison pour tous. Certains enfants conquis par l'expérience sont revenus avec leurs parents ou ont invité d'autres copains à visiter l'installation. Les jeunes du SAJ qui ont fabriqué les bassins ont profité d'une longue visite. Des élèves du Conservatoire, en groupe ou en solo, accompagnés par leurs enseignants et parfois quelques parents ont fait une parenthèse dans leur quotidien pour venir expérimenter et pratiquer autrement. Albédo a aussi servi de prétexte à une rencontre entre pairs des enseignants en « création musicale » des conservatoires de la région Bretagne le lundi 24 février. Enfin, l'installation était accessible au « tout public » toute la semaine. En tout, on a compté 420 visiteurs. Quelques retours pêle-mêle :
Quelque chose de tropical pendant l'hiver
Une ambiance d'été avec les transats
C'est comme si on était parti en vacances sans partir
Ça m’a reposé
Tout ce qu'on touchait, ça faisait du bruit
Ça m’a permis de tester d'autres instruments
Un endroit un peu magique, très joli
Très agréable pour les oreilles
Les élèves ont adoré pouvoir manipuler
Une proposition artistique inhabituelle
Comme un point d'orgue à ce projet, le vendredi 28 février, des élèves du Conservatoire en 2ème et 3ème cycle ont donné un spectacle dans l'installation. Tour à tour chanteurs, instrumentistes, improvisateurs, DJ, joueurs de tuyau ou manipulateurs de rondins, cordes ou guitares-troncs, ils ont révélé aux spectateurs une autre version d'Albédo, tout au long d'une narration d'environ 45 minutes. Au préalable, lors d'un stage dans l'installation les jours précédents, ils avaient enregistré des morceaux de textes, des phrases piochées dans un panel de textes inspirés par Albédo, proposés par la comédienne Céline Roux. Ces enregistrements ont servi de transitions tout au long du spectacle, renforçant ainsi son caractère immersif, particulièrement réussi. D'autre part, il semble que ce stage en immersion dans l'installation et plus généralement l'implication des élèves comme contributeurs au spectacle final aient favorisé leur adhésion à cette pratique théâtrale, qu'ils ne viennent pas forcément chercher au Conservatoire, mais qui complète néanmoins leur parcours d'apprenti artiste.
Que ce soit dans les champs artistiques, pédagogiques ou techniques, cette aventure nous a entraînés sur des chemins de traverse. A n'en pas douter, elle fût passionnante pour tous les participants et nous incite à creuser le sillon des arts numériques et du format « installation ». Ce projet reflète l'ambition actuelle du Conservatoire en matière d'ouverture : une ouverture sur le quartier et sur la ville, une ouverture sur les pratiques et les esthétiques, une ouverture vers le tout public en proposant des espaces de pratique artistique de qualité, accessibles sans prérequis.